Aller au contenu

À l'ère de l'IA, créer l'amour des livres n'a jamais été aussi urgent

·Ded-Fegens BAPTISTE

Un élève haïtien plongé dans un livre ouvert d'où jaillit un cerveau lumineux en réseau de neurones, entre des bulles de chatbot IA et une pile de livres

En 2018, le comité directoire de MhatriX NG (Englad Tonémé, SG / Karl Doudy Angrand, AG / Jose Luis Perdomo, IG) et moi-même, alors Directeur Central, avons pris une résolution qui allait changer le cours de vie de plus d'un : mettre sur pied un concours de connaissances et de culture générale pour les jeunes écoliers d'Haïti. Nous le voulions nouveau, différent. Il ne devait surtout pas reproduire le modèle où l'élève n'avait qu'à maîtriser le parcoeurisme pour avoir l’illusion de “savoir”. Nous avons insisté sur ce point jusqu'à la fatigue : ce concours doit pousser les élèves à apprendre, à lire. D'où la devise de Questions Pour les Surdoués (QPS): Créons l'Amour des Livres.

Quelques années plus tard, une technologie que personne en train de lire cet article n'avait vue venir me donne l'occasion de le dire : nous avions raison sur toute la ligne.

Le « par-coeur » n'est plus de mise

Pendant longtemps, on associait le titre de « nèg fò » à quiconque pouvait réciter les capitales, les monnaies et les couleurs des drapeaux de tous les pays d'Afrique et d’Europe. L'élève capable d'égrener le tableau de Mendeleïev était un héros. Oui, il fut un temps où ceux qu'on croyait être les esprits les plus brillants de notre pays n'étaient autre que des personnes avec une grande capacité de rétention, et pas toujours les meilleurs lorsqu'il faut faire une bonne réflexion. C’est malheureusement là, le produit de notre système éducatif.

Aujourd'hui, tout a changé. Ce qu'un homme pouvait réciter, ChatGPT, Claude, Gemini, Deepseek ou Grok le récitent mieux et mille fois plus vite. Ce sont des modèles entraînés sur des quantités d'information énormes, et ceci pendant des années, dans un processus qui a coûté des milliards de dollars. L'élève qui ne sait que réciter est désormais en concurrence directe avec un outil gratuit, accessible à quiconque veut l’utiliser. Par contre, celui qui sait lire, faire la synthèse, contester, argumenter, réfléchir, ne l'est pas.

Pour une bonne utilisation de l’intelligence artificielle, il faut aussi savoir et comprendre ce qu’elle est. Beaucoup croient à tort que l’IA “sait” tout. Non, elle ne "sait" rien, en fait. Ce qu’elle est, c’est une technologie avec une grande capacité de prédiction. Bien sûr, c’est plus compliqué que cela, mais le principe en soi reste et demeure la prédiction du “token” suivant. Ceci étant dit, le contexte est extrêmement important pour avoir de bons résultats.

Tous les experts et ceux qui utilisent bien l’IA tous les jours peuvent confirmer une chose: la qualité d'une réponse dépend de la qualité de celui qui interroge (ou la qualité de la question posée).

Mettez deux élèves devant le même ChatGPT. Celui qui a une bonne connaissance et qui aime lire en tirera une réponse qu’il peut juger si utile ou pas. L'autre en tirera un paragraphe qu'il recopiera sans le comprendre. Si vous pensez que le problème n’est pas réel, allez demander à ce député canadien qui, le 9 juin 2026, a lu textuellement cette instruction de ChatGPT que l’on voit souvent à la fin de sa réponse lorsqu’on lui demande d’écrire un texte : « Voici une version plus fluide et naturelle de cette section, qui se lit comme un discours législatif plutôt que comme une série de points succincts ». Et là j’entends dans ma tête la voix de l’animateur Dadou DYS: Ça fait rire, mais c’est bien malheureux… :) Il aurait pourtant suffi d’une simple lecture (ou relecture) et un peu de bon sens pour éviter cette gaffe.

L'outil est identique. Mais l'écart entre celui qui sait lire et le “parcoeuriste” ne s'est pas réduit, il s'est, bien au contraire, creusé considérablement. L’animateur officiel de Questions Pour les Surdoués, le Dr. Aldair R. Fleurant, a fait un diagnostic inquiétant de la situation macabre de l’intelligentsia à Ouanaminthe. Mais, c’est tout le pays en vrai qui est rongé par ce fléau, juste à des niveaux différents.

Un autre fait qu’il faut mentionner avec ces modèles, c’est l'hallucination. Ce phénomène est la capacité de l’IA à donner une réponse fausse ou inventée, mais avec une assurance déconcertante. Elle invente une date, un auteur, une citation, et celui qui n’a pas une bonne capacité de discernement en ressort plus idiot que 2 secondes avant. L'élève qui n'a rien lu n'a aucun moyen de savoir quand on lui ment.

Que les choses soient claires : MhatriX NG ne se posera pas en gardienne du livre contre la machine.

Nous ne sommes pas là en train de faire l’apologie d’un monde archaïque où la technologie est le diable incarné de qui il faut s’éloigner. Nos jeunes ont besoin de ces outils-là. Le rôle d'une organisation comme la nôtre n'est pas de le leur reprocher, mais de leur apprendre à s'en servir en gens dotés de ce que la machine ne pourra jamais avoir: la conscience.

Servez-vous en. Faites-vous expliquer un chapitre difficile, demandez un plan d'étude, utilisez l’un des modèles pour une relecture de vos écrits, pour une énième opinion. Mais sachez que tout ce que vous en tirerez sera à la mesure de ce que vous y apporterez. Un cerveau vide devant une IA reste un cerveau vide, juste avec de meilleures phrases à recopier.

Créer l'amour des livres, huit ans après

Cette devise n'était pas une nostalgie en 2018 et elle n'en est pas une en 2026. C'était une méthode, choisie contre le courant dominant de notre système scolaire. L'intelligence artificielle vient simplement de prouver que c'était la bonne.

QPS continuera. Parce qu'un pays qui cesse de lire ne perd pas seulement ses lecteurs. Il perd sa capacité à juger ce qu'on lui raconte, et cette capacité n'a jamais valu aussi cher qu'aujourd'hui.

Ded-Fegens BAPTISTE
Ingénieur en Énergie
Full Stack Web Developer
Spécialiste en Intelligence Artificielle
Étudiant en Cybersécurité
Coordonnateur au Marketing, QPS26

0 lecture
Retour au blog